Longtemps restée inédite en France, À la dérive marque l’arrivée tardive mais précieuse de la toute première création de Bryan Lee O’Malley, bien avant l’explosion mondiale de Scott Pilgrim. Publié chez Hi Comics, l’album bénéficie d’une édition soignée, reprenant les bonus et les planches subtilement recolorisées issues de la réédition anniversaire américaine. Un écrin idéal pour redécouvrir une œuvre plus intime, plus fragile, mais déjà profondément révélatrice du talent de son auteur.

🧠 Une jeunesse en suspens, entre errance et introspection
Bien que Scott Pilgrim reste l’œuvre emblématique d’O’Malley, À la dérive explore un territoire différent, moins explosif mais infiniment plus introspectif. On y suit Raleigh, une jeune fille de 18 ans, solitaire, rêveuse et légèrement en décalage avec le monde qui l’entoure. Sans véritable but, elle se retrouve embarquée dans un road trip improvisé avec trois camarades de lycée qu’elle connaît à peine.
Très vite, le voyage physique laisse place à un cheminement intérieur. Raleigh observe plus qu’elle ne participe, se perd dans ses pensées, évoque ses souvenirs par fragments désordonnés : parents séparés, amitiés brisées, amour intense déjà éteint. À travers elle, O’Malley capte avec justesse ce spleen diffus propre à la fin de l’adolescence, ce moment flou où la liberté semble encore possible mais où l’âge adulte commence déjà à inquiéter.
🐱 Amitié, étrangeté et poésie du quotidien
Là où À la dérive touche juste, c’est dans sa manière d’aborder l’étrangeté émotionnelle sans jamais la rendre pesante. Raleigh se persuade avoir perdu son âme, incarnée symboliquement par un chat qu’elle poursuit presque comme une obsession. Cette touche légèrement fantastique, jamais envahissante, est accueillie avec bienveillance par ses compagnons de route.
Peu à peu, les échanges, les silences et les moments partagés transforment cette errance en expérience collective, où l’amitié devient un refuge inattendu. Sans révolutionner le genre, la BD propose une tranche de vie sincère, portée par des personnages attachants, tous à un carrefour de leur existence.
🎨 Un trait encore hésitant mais déjà évocateur
Graphiquement, Bryan Lee O’Malley n’a pas encore la maîtrise nerveuse et l’efficacité visuelle de ses œuvres ultérieures. Le trait est parfois naïf, presque fragile, mais cette imperfection sert le propos. Les planches retravaillées avec des aplats de rose monochrome apportent une atmosphère feutrée, douce et mélancolique, parfaitement en phase avec le récit.
Cette version remaniée renforce le caractère intimiste et poétique de l’histoire, tout en offrant un regard intéressant sur l’évolution artistique de l’auteur.
📖 Une lecture plus douce, mais profondément humaine
Moins fun et explosif que Scott Pilgrim, À la dérive se distingue par sa sensibilité, son rythme contemplatif et son regard tendre sur la jeunesse. Ce n’est pas une BD qui cherche à impressionner, mais plutôt à accompagner, à murmurer des émotions que beaucoup reconnaîtront.
Une œuvre discrète, touchante, qui gagne à être lue sans attente excessive, simplement pour le plaisir d’un voyage émotionnel sincère.
La BD À la dérive – Bryan Lee O’Malley (Hi Comics), est disponible dès maintenant dans toutes les bonnes librairies au prix de 24.95€

