Avec Cimes spectrales, Mangetsu nous propose une anthologie horrifique particulièrement originale : prendre la montagne, ses sommets isolés et ses paysages majestueux pour en faire le décor de cinq histoires où le surnaturel n’est jamais très loin.
Et si le nom de Junji Ito sur la couverture attire forcément l’attention, il faut immédiatement préciser une chose : ce recueil ne lui appartient pas entièrement. Les cinq récits sont imaginés par Junpei Azumi, tandis que plusieurs mangakas se chargent successivement de les mettre en images. Junji Ito n’en dessine qu’un.
Une précision importante, mais qui est aussi l’une des grandes forces de cet ouvrage.

🌫️ La montagne n’a rien d’innocent
Le principe de Cimes spectrales fonctionne particulièrement bien parce qu’il détourne un environnement que l’on associe facilement à la beauté, au silence ou au dépassement de soi.
Ici, les hauteurs deviennent un territoire inquiétant.
Les sommets isolés, la brume, les chemins difficiles d’accès et cette impression d’être coupé du reste du monde constituent un terrain idéal pour faire surgir des phénomènes inexplicables.
Junpei Azumi semble avoir parfaitement compris ce potentiel.
Les cinq histoires sont indépendantes, mais elles partagent cette même idée : la montagne cache quelque chose que l’être humain ne comprend pas forcément.
👁️ Junji Ito ouvre le bal
La première nouvelle bénéficie évidemment du dessin de Junji Ito, et sa présence se ressent immédiatement.
On retrouve ce trait si particulier, capable de rendre inquiétante une scène qui pourrait sembler parfaitement banale au premier regard. Une disparition en montagne, plusieurs témoignages qui se croisent, des versions différentes d’un même événement…
Puis progressivement, quelque chose ne colle plus.
C’est exactement le genre de montée en tension que j’apprécie chez Ito : le malaise ne débarque pas forcément immédiatement, il s’installe.
Et forcément, lorsqu’on retrouve son dessin associé à une histoire de montagne et de phénomènes surnaturels, le résultat fonctionne particulièrement bien.
✍️ Cinq artistes, cinq manières de faire peur
Mais l’intérêt du livre ne s’arrête surtout pas à Junji Ito.
À chaque changement de nouvelle, l’identité graphique évolue.
Daisuke Imai, Akihito Yoshitomi, Akemi Inokawa et Mimika Ito apportent chacun leur propre sensibilité. Le changement peut surprendre, surtout lorsqu’on passe d’un dessin immédiatement reconnaissable à un style beaucoup plus fin ou plus discret.
Mais finalement, j’ai trouvé cette diversité très intéressante.
Parce que l’horreur ne fonctionne pas de la même manière selon celui qui la dessine.
Certains artistes privilégient le malaise, d’autres la tension, d’autres encore une approche plus directe du fantastique. Là où une planche de Junji Ito peut vous mettre mal à l’aise en quelques secondes, un autre dessinateur peut choisir de laisser le doute s’installer davantage.
Et cette variation donne au recueil une vraie richesse.
📚 Une anthologie qui se lit très facilement
Les cinq histoires peuvent être découvertes indépendamment les unes des autres.
Il n’y a donc pas besoin de suivre une intrigue globale ou de retenir une multitude de personnages. Chaque récit propose sa propre situation et sa propre manière d’aborder la montagne et le surnaturel.
J’ai d’ailleurs trouvé l’ensemble particulièrement fluide à lire.
Le seul petit défaut de cette formule, c’est que l’on peut parfois ressentir une légère rupture en passant d’une histoire à l’autre. Il faut quelques pages pour s’adapter au nouveau dessin et à la nouvelle ambiance.
Mais cela fait aussi partie du charme de l’expérience.
📖 Des compléments qui méritent d’être lus
Mangetsu ne s’est pas contenté d’aligner les cinq récits.
Le volume contient une préface d’Amandine Woiline, qui permet de mieux comprendre le parcours de Junpei Azumi et son rapport aux récits de montagne.
En fin d’ouvrage, un entretien de six pages entre Mimika Ito et Junpei Azumi apporte également un éclairage intéressant sur la création de l’anthologie.
Junpei Azumi propose ensuite une postface avant qu’une analyse de Morolian, spécialiste francophone de Junji Ito, ne vienne compléter l’ensemble.
Ces pages supplémentaires sont loin d’être anecdotiques : elles permettent de mieux comprendre le projet derrière les cinq histoires et la place particulière de la montagne dans cet univers.
🏔️ Après ça, vous aurez peut-être moins envie de grimper
Ce que je retiens surtout de Cimes spectrales, c’est l’imagination de Junpei Azumi.
Les histoires montrent plusieurs facettes de la montagne et réussissent à faire naître cette sensation désagréable que quelque chose peut nous observer, nous attendre ou apparaître là où on ne l’attend absolument pas.
Et c’est finalement assez malin.
La montagne est magnifique précisément parce qu’elle paraît immense, silencieuse et presque hors du temps. Mais ces mêmes caractéristiques peuvent aussi la rendre terriblement inquiétante.
Je suis forcément plus sensible au dessin de Junji Ito, mais j’ai apprécié de découvrir différentes interprétations graphiques au fil des pages.
Et au bout du compte, le message est peut-être très simple : après avoir lu Cimes spectrales, une randonnée en montagne paraît soudainement beaucoup moins sympathique.
Personnellement, je vais peut-être rester au niveau de la mer quelque temps.
Une anthologie horrifique originale qui transforme la montagne en véritable territoire de cauchemar. Le dessin de Junji Ito constitue évidemment un gros argument, mais la diversité des artistes est finalement l’une des meilleures idées du recueil, puisqu’elle permet de découvrir plusieurs façons de mettre en scène les histoires imaginées par Junpei Azumi. Une lecture efficace, inquiétante et suffisamment variée pour donner envie de garder un œil méfiant sur les sommets.
Le manga Cimes spectrales, est disponible dès maintenant dans toutes les bonnes librairies au prix de 19.95€

